Les Sentiers Rouges: un des seuls livres sur la psychologie de François Makandal !

Un des seuls ouvrages sur la psychologie et sur l’historique du révolutionnaire François Makandal a été rédigé par Mikelson Toussaint Fils. Ce dernier est né à Port-au-Prince en Haiti. Il a fait ses études au prestigieux lycée Saint-Louis de Gonzague. Suite à ces études lycéennes, il se spécialise dans le domaine socio-économique et financier en étudiant en Gestion de PME  à l’Université Quisqueya. En 2008, il immigre à Montréal Québec. En  2011, il publie son deuxième roman « Les sentiers rouges : Le Messie des iles »

Ci-Bas voici un extrait de ce roman que vous pouvez aussi lire dans son entièreté à la Grande Bibliothèque Nationale du Québec à Montréal (BANQ):

Chapitre I

Le chariot, malgré son allure pitoyable, effraya une poule qui picorait au bord de la route. Son impatient cocher fit claquer brutalement son fouet à plusieurs reprises sur la croupe des deux chevaux poussifs qui finirent par accélérer.

– Maudites bêtes ! maugréa-t-il. Sans le fouet, elles ne comprennent rien.

Jeannette, l’esclave assise à côté de l’acariâtre conducteur, ferma violemment les yeux au moment où ces coups pleuvaient. Tout comme elle, ces chevaux étaient des biens qu’on pouvait fouetter, vendre, tuer. Elle-même, elle venait d’être vendue. Ce marchand d’esclaves, dont elle ignorait même le nom, la conduisait à sa nouvelle demeure.

Suite à l’obtention d’un poste très enviable à Paris, l’ancien maître de la jeune fille, le comte d’Ambert, percepteur général de l’intendant de Saint-Domingue, se débarrassa pour trois fois rien de tous ses biens devenus superflus et s’embarqua dans le premier bateau en partance pour la France.

Des larmes ruisselaient sur les joues saillantes de l’esclave. Elle pleurait à cause de ce matin, où sa destination et les visages des hommes qu’elle allait servir lui étaient inconnus. Elle pleurait aussi à cause de cet autre matin. Celui qui avait fait d’elle une esclave. Capturée, après ce matin-là, elle n’a jamais revu son village, son père, sa mère, son amie Yaya et son fiancé Coffi. Personne ne l’a jamais plus appelée Makandal, le nom mystique que lui avait donné son grand-père. Durant la traversée, son espoir de survivre s’amoindrissait à chaque fois que les Blancs venaient retirer des chaînes, pour le jeter à la mer, le cadavre d’un homme ou d’une femme plus fort ou plus âgé qu’elle, qui n’avait pas pu résister à la chaleur, à la soif et à l’angoisse qui régnaient dans les cales du négrier. Pourtant, elle a survécu. Elle qui était si petite. Ses seins n’étaient pas encore plus gros que la moitié d’une orange. Elle ne s’était pas laissé emporter par la mort, non pas pour connaître la servitude, ni même pour savoir où elle allait, mais pour satisfaire un sentiment envahisseur jusque-là inconnu dans son enfance. Coffi, un gamin du village parmi les autres, est devenu soudain un homme admirable à ses yeux. Il était devenu plus fort, plus beau que tous les autres guerriers. Elle pensait même qu’il était plus sage que tous les anciens du village. Il est devenu son fiancé après que l’homme auquel elle était promise eut trouvé la mort suite à sa maladie. Si les dieux pouvaient sacrifier la vie d’un homme pour qu’elle puisse s’unir avec Coffi, ils étaient encore plus capables de détourner la trajectoire d’un navire. Ainsi, au beau milieu des tourments et des gémissements de malheureux enchaînés, des espérances rebelles animées par l’amour repoussaient les charmes d’un sommeil trompeur.

Le chariot s’arrêta. Jeannette sursauta affreusement lorsque du coin de l’œil, elle vit l’homme porter la main sur son fusil. Celui-ci sauta par terre, cracha, puis se dirigea vers l’accotement de la route. Sa mine bourrue ne laissait nullement soupçonner les bonnes affaires qu’il réalisait grâce aux esclaves du comte d’Ambert.

Tandis qu’il se soulageait la vessie, il gardait toujours la tête tournée vers son infortunée passagère, son pouce caressant légèrement le chien de son tromblon.

Les modestes rayons rougeâtres du soleil balayaient à peine les plantations de la Plaine du Nord, en ce matin d’août 1732. Les cris persistants des oiseaux contrastaient quelque peu avec le vol fragile des papillons, visiteurs hésitants et passagers des hibiscus.

Du champ de canne à sucre avoisinant, s’échappait une rumeur aussi faible que le vent qui l’apportait. C’était un chant africain entonné en chœur par des esclaves au travail. Ces syllabes indistinctes, ce bourdonnement plus ou moins rythmé, laissaient deviner facilement leur amertume et leur impatience. Jeannette, qui depuis son arrivée dans la colonie, n’ayant eu pour maître qu’un haut fonctionnaire habitant dans la capitale, le Cap-Français, n’avait jamais connu la vie dans les plantations. Une vie qu’elle n’appréhendait qu’à travers les multiples témoignages poignants de ceux qui ont connu les commandeurs, les fouets, la torture et les mutilations. Entre les murs, l’esclave était au service des caprices de son maître ; dans les champs, il était une part intrinsèque de cette grande mécanique qui justifiait sa présence dans la colonie. Toute velléité de sa part soupçonnée d’entraver le bon fonctionnement de la machine était réprimée sans la moindre indulgence. Aux yeux du maître ni la soif, ni la faim, ni le sommeil, ni l’excès de travail ne pouvait excuser sa lassitude, sa maladresse, sa pause inopinée. Jeannette savait que les ateliers et les champs étaient dans une large mesure réservés aux hommes ; les tâches domestiques étaient pour les femmes. Cependant, quelle importance cela pouvait-il avoir ? La maison d’un planteur serait toujours remplie du malheur de ses frères. Le vent serait toujours là pour y apporter un chant triste, un claquement de fouet, le récit d’un esclave mutilé ou tué.

L’homme, son fusil en bandoulière, regagna le véhicule.

L’attelage s’ébranla.

La succession des multiples craquements des roues sur la route caillouteuse étouffa définitivement le chant des esclaves que la distance rendait déjà fragile. Du dos de la main, Jeannette essuya ses larmes persistantes. Ce geste furtif n’évita point le regard sinistre du marchand d’esclaves. Pour lui la jeune fille n’était qu’un excédent d’écus qui valait beaucoup moins que le plaisir qu’assurerait le massacre d’une négresse en rébellion ou en fuite.

Pour Jeannette, ce regard, comme tous les autres qui l’ont précédé, était un poignard dressé contre elle par une main impatiente. Elle se cramponna à son sac pour atténuer son tremblement soudain. Elle redoutait les Blancs et celui-là plus que tous les autres. A plusieurs reprises, il l’a déjà frappée. Sa brutalité n’épargnait ni l’insoumission des esclaves, ni leur bonne volonté. Cette attitude était  déconcertante pour  elle, n’ayant jamais vu le comte frapper ses esclaves. Certes, des invectives corrigeaient constamment la moindre étourderie incompatible à la rigueur et à la minutie du percepteur sexagénaire, toutefois ce maître savait apprécier une bonne action. En certaines occasions, il laissait échapper un sourire ou un remerciement qui, reçu par l’esclave, valait de l’or.

Après son départ du Cap-Français une heure auparavant, la charrette quitta la voie principale pour s’engager dans un sentier qui la menait à un vaste domaine que dominait une impressionnante et coquette maison, visiblement fraîchement bâtie. La pancarte à l’entrée annonçait : « Habitation Baudelaire ». Si les hibiscus et les orchidées jouaient sur l’attirance, les austères et majestueux manguiers, cocotiers, abricotiers qui peuplaient la cour principale semblaient protéger ce palais du siège apparent du champ de canne à sucre qui les encerclait en quelque sorte et que rendait agité une légère brise. Ce champ s’étendait à perte de vue sur toute la propriété et semblait n’accepter que l’empire des cimes des lointains manguiers et de deux étuves.

Un vieil esclave boiteux vint accueillir les étrangers et les conduisit jusqu’au seuil de la maison, où une autre esclave, bien en chair, prit le relais. Invité à pénétrer dans le salon richement meublé et décoré, le marchand d’esclaves se jeta dans un fauteuil, tandis que Jeannette, tête baissée,  restait debout, son sac à la main.

Quelques minutes plus tard, un craquement fit tourner la tête du marchand. La maîtresse, Jacqueline Fontages Baudelaire, descendait l’escalier. Ses pas étaient quasi solennels. Le port de sa tête, royal.

– Bonjour m’dame, fit l’homme qui s’était mis debout lorsqu’elle atteignit la dernière marche.

La jeune femme trentenaire, comme absorbée par la vue de son éventuelle esclave, ne répondit que par une imperceptible inclination de tête. Elle se dirigea vers l’esclave toujours avec cette démarche imposante. Il était facile de croire qu’elle avait cette allure supérieure depuis ses premiers pas de bébé, que c’était un legs naturel de sang noble. Pourtant, ses manières étaient moins affectées et moins fières lors de son débarquement à Saint-Domingue douze ans auparavant, accompagnée de son mari, avec dans les poches à peine de quoi subvenir à leurs besoins. Le jeune couple était  pauvre, et de surcroît peu éduqué.  Ce n’est que tout récemment, pour être plus éloquente dans ses tête-à-tête avec ses nouvelles amies plus cultivées, que madame Baudelaire s’était avidement jetée sur l’histoire, la philosophie et les belles-lettres. Du moins, elle était assez jolie. Trop jolie même pour s’être attachée si jeune à un homme aussi miséreux qui avait subitement mis fin à ses délicieuses rêveries que remplissaient les gentilshommes et les princes.

Elle fit lentement le tour de l’esclave tenant en retrait le bout de sa robe blanche comme pour l’épargner d’un épouvantable contact. Son regard scrutateur ne négligeait aucune parcelle de la surface visible de la jeune fille. La moindre petite cicatrice, la moindre nuance de la peau suffisait pour immobiliser ses yeux gris.

– Lève la tête, ordonna-t-elle du ton impérieux qui accompagnait admirablement toute la prééminence qu’autant l’esclave et le marchand subissaient silencieusement.

Jeannette obéit.

C’était un visage apeuré, timide et soumis qui fit face à un autre plus imperturbable, conquérant et dominateur. Si l’un s’était laissé transformer par la formidable richesse accumulée durant une décennie, l’autre ne gardait aucune marque de colère et de révolte qu’auraient imprimée sept années d’esclavage.

– Elle est bien jeune, fit remarquer madame Baudelaire en s’adressant au commerçant qui était resté debout. Mon messager ne t’avait-il pas précisé que je désirais une esclave âgée et adroite ? Je ne veux pas de petites sottes dans ma maison.

– Elle n’est pas aussi jeune que vous le croyiez. Elle a bien vingt ans. De plus, elle servait chez le percepteur général.

– Pourquoi s’en est-il débarrassé. Je ne veux pas non plus ce que les autres rejettent.

– Le comte ne s’en est pas débarrassé. Il a plutôt laissé la colonie après avoir reçu une lettre signée du Cardinal de Fleury lui-même.

Le marchand produisit un petit ricanement qui mit en relief ses dents pourries et son visage osseux. Il pétillait de fierté parce qu’il se voyait beaucoup mieux informé que cette pompeuse dame qui ignorait la nouvelle la plus répandue en ce moment dans la capitale.

Bien que réjouie par cette nouvelle, car le vieux percepteur était la terreur des propriétaires fonciers de Saint-Domingue, Jacqueline ne put s’empêcher d’attarder son regard dédaigneux sur ce manant soudainement hilare. Le brocanteur d’esclaves manquait de dimension à son goût. Oubliant ses propres origines modestes, elle voyait dans ces rustres un pont dangereux entre les esclaves et les Blancs. A travers eux, les Noirs pouvaient trop se sentir assez proche des Blancs. Ils personnifiaient ce que sa race offrait de pire et rejoignaient ainsi ce que l’esclave pouvait avoir de meilleur. Ce point de jonction la répugnait par moments.

Elle se retourna vers la jeune fille qui avait la tête baissée à nouveau mais qui la redressa aussitôt pour éviter une réprimande.

Elle fut contrainte d’ouvrir la bouche, de montrer ses mains puis de retirer son mouchoir. Excédé par la lenteur et la minutie de tous ces examens, le marchand avait fini par épuiser le peu de patience qu’il pouvait avoir. Enfoncé, dans un fauteuil, il s’était revêtu de sa mine renfrognée et assistait désarmé à cette lassante scène pourtant habituelle dans son métier.

– Sais-tu cuisiner ? interrogea la maîtresse.

– Oui, madame, répondit l’esclave d’une voix traînante et bizarrement accentuée.

– Sais-tu laver proprement le linge ?

– Oui, madame.

– Tu as la langue un peu lourde. Tu n’es pas née dans la colonie ?

– Non, madame.

Un regard accusateur se dirigea aussitôt vers le commerçant.

– Monsieur, vous m’apportez là une sauvageonne. N’avais-je pas fait savoir que je désirais une esclave créole ?

L’accusé bondit de son siège.

– Ce n’est qu’une sale menteuse.

Il saisit violemment le bras de la jeune fille qui se contorsionna en poussant une faible plainte sous la douleur aiguë causée par les doigts qui tentaient littéralement de perforer ses muscles.

– Elle est née aux Gonaïves comme le disent ses papiers, vociféra l’homme qui secouait et pressait de plus belle le docile bras.

Les plaintes de Jeannette firent place à des pleurs.

– Une menteuse ne vaut pas mieux qu’une sauvageonne, indiqua madame Baudelaire.

Le destinataire de cette remarque allait répondre, mais la dame fit volte-face et appela :

– Carmène !

Presqu’aussitôt, le rideau bleu près de l’escalier s’écarta. La plantureuse esclave quarantenaire, les mains jointes devant son ample tunique blanche, s’empressa de faire face à sa maîtresse. Pourtant, sa diligence ne l’empêcha pas de jeter furtivement un regard compatissant envers les larmes de l’autre.

– Dis à Marie-Louise d’apporter du café pour le monsieur. Ensuite, va me chercher Jérôme.

– Oui, madame.

Carmène disparut derrière le rideau aussi vite qu’elle était apparue. Jacqueline monta l’escalier laissant l’esclave debout en pleurs et le marchand ruminant les mots et les bouts de phrase qu’il aurait aimé écraser au visage de la tigresse.

Le café servi n’était plus fumant lorsqu’un adolescent poussa la porte d’entrée suivi de Carmène, trempée et essoufflée, qui se ventait avec sa courte et épaisse main. A la recherche du fugace Jérôme, elle avait couru ça et là, redoutant affreusement de ne pas le dénicher. Le marchand reconnut l’insolent jeune homme qui était venu négocier chez lui l’achat de l’esclave.

– Bonjour monsieur, fit le blondinet, arborant à gauche de sa ceinture un couteau à manche dorée qui balançait dans son étui.

– Bonjour, répondit sèchement le marchand.

Ce dernier prit une gorgée de la tasse qu’il tenait tout en suivant d’un regard dédaigneux le gamin qui montait quatre à quatre l’escalier. Carmène disparut derrière son rideau. Quant à Jeannette, elle restait debout, tête baissée se défendant contre un picotement dans les yeux et contre une crampe dans les jambes.

Cinq minutes plus tard, Jérôme dévalait bruyamment l’escalier.

– Le chariot que je vois dehors vous appartient-il, monsieur ?

– Bien sûr ! fit l’homme en se levant.

– Je vais vous conduire au dépôt où vous aurez votre sucre.

– Ce n’est pas trop tôt, murmura le marchand qui n’avait jamais pris autant de temps chez un client pour ne vendre qu’un seul esclave.

Il sortit de sa poche un morceau de papier plié qu’il tendit au jeune homme.

– Voici les papiers de l’esclave. Mes satanées carnes vont me créer des histoires pour ces 60 quintaux de sucre, ajouta-t-il en se dirigeant vers la sortie.

– Madame ne m’a parlé que de 30 quintaux, rectifia Jérôme.

Un coup de poing dans le dos n’aurait pas fait tourner le marchand avec autant de furie qu’il le fit. Effrayé autant par la violence du mouvement que par le visage rouge et démoniaque qui le menaçait soudain, l’alerte jeune homme recula. Il garda sa main gauche prête à dégainer son couteau.

– Qu’est-ce que tu m’débites là, petit saligaud ? hurla l’outragé tout en pointant l’autre du doigt. On avait conclu pour 60 quintaux !

Revenant de sa surprise et concluant que l’odieux brocanteur aboyait plus qu’il ne mordait, Jérôme croisa les bras et menaçait l’agresseur à son tour d’une bouderie et d’un regard de défi.

– Madame a dit : 30 quintaux !

– Sacripant ! Nous étions d’accord sur le prix, et maintenant tu veux m’en donner que la moitié.

– Bien sûr ! résonna la voix de madame Baudelaire dans le salon. Votre marchandise ne vaut que le quart de ce que j’avais demandé.

Elle se tenait au haut de l’escalier, droite et belliqueuse.

– Si vous n’êtes pas content du prix, partez avec votre affaire.

Elle entama les marches avec une légère vivacité qui souillait sa majestueuse allure. Elle se positionna à côté de Jérôme comme pour affronter à deux l’ennemi.

– Je veux mes 60 quintaux de sucre, gronda le marchand.

– Moi-même, ai-je eu ce que je voulais ? répliqua Jacqueline tout en désignant l’esclave. Si mon prix n’est pas à votre convenance, vous ne vendez pas. C’est aussi simple que cela.

La bouche convulsive du marchand n’osa s’ouvrir après cette apostrophe. La réflexion, un outil qu’il usait peu dans ses confrontations avec ses semblables, devint son seul recours. Certes, le prix proposé était deux fois inférieur au prix entendu, cependant, la jeune fille lui avait coûté dix fois moins que ces 30 quintaux de sucre. De plus, il s’imaginait mal retourner au Cap-Français comme un chasseur bredouille avec l’esclave à ses côtés.    

Il gratta son menton mal rasé pour retarder sa capitulation.

– D’accord. Où est votre satané sucre ?

Un nuage de déception embua les yeux de madame Baudelaire. De l’homme, elle espérait une furie qui l’aurait emporté, lui et son esclave, hors de son salon, hors de son domaine. Elle regrettait de n’avoir pas abaissé le prix jusqu’à 10 quintaux.

– Va conduire le monsieur, ordonna-t-elle à Jérôme.

Ce dernier, le visage toujours martial, remit le papier à sa patronne et sortit, accompagné du marchand.

– Jeannette !  C’est bien comme ça que tu t’appelles ? s’enquit la maîtresse tout en examinant le document qu’elle tenait.

– Oui, madame.

– Mais il n’y a que cela sur ton papier. N’as-tu pas un autre nom qui va avec ? N’as-tu pas été baptisée ?

L’esclave se souvint de cet autre nom : Lévesque. « Jeannette Lévesque » était le nom que lui avaient donné les Blancs. Son nom d’esclave. Son nom de soumise.

Soudain, elle eut une idée qui la rendait bouillonnante de joie mais aussi de peur. Surprise, elle frissonna. Sept années de soumission venaient de connaître leur premier moment d’ébranlement. Sept années de ténèbres affrontaient quelques secondes de lumière, de révolte. Sept années d’esclavage affrontaient un soudain désir d’humanité. Elle tremblait. Elle suait.

Elle leva lentement sa tête saccadée et regarda furtivement la dame dans les yeux.

– Makandal, articula-t-elle. Makandal !

Pour la première fois, elle venait de prononcer son nom africain en présence d’un Blanc. Elle venait de le prononcer deux fois. Elle en sortit épuisée mais victorieuse.

– Marie-Louise ! appela madame Baudelaire. Marie-Louise !

Impatiente, elle fit quelques pas avant de s’exclamer à nouveau :

– Marie-Louise ! Est-elle sourde ?

Une esclave de haute taille, plus âgée que Carmène, sortit de derrière le rideau. Elle se dirigea calmement vers sa maîtresse.

– Vous m’avez appelée, madame ?

– Où étais-tu? Tu es sourde maintenant ?

– Mes mains pétrissaient la farine, madame. Il fallait que je les lave avant de me présenter devant vous.

Elle montra ses mains humides. Malgré cette preuve, madame Baudelaire parut peu convaincue. Cette femme ne manquait jamais de malices ni d’excuses.

– Cette esclave va remplacer Désirée. Elle fera tout le travail que Désirée faisait et en plus, elle t’aidera à la cuisine. Jeannette Makandal, c’est comme cela qu’elle s’appelle. J’ai l’impression que c’est une petite sotte. Mais je compte sur toi pour lui enseigner que dans ma maison le travail mal fait est sévèrement puni.

Jeannette était accroupie dans un coin de la cuisine, apaisant gloutonnement sa faim avec un morceau de cassave et sa soif avec une tasse de café. Marie-Louise et Carmène conversaient près du feu. En réalité, c’était cette dernière qui parlait, et avec volubilité, éclatant de rire après trois ou quatre mots. L’autre écoutait tout en ne négligeant rien de sa cuisson.

Le vieil esclave boiteux entra dans la cuisine accompagné d’une odeur forte de poulailler.

– Ton Pierrot ? Qu’est-ce que tu fais ici ? s’exclama Carmène, les mains sur les hanches. Tu sais bien que la madame n’aime pas quand tu entres dans la maison.

–  Mais ou-même aimer wè mwen ! Pas vrai, manzè Lou[1] ? 

La cuisinière ne put s’empêcher de sourire.

–  Mais oui ! dit-elle. Elle ne peut pas vivre sans toi, tu le sais bien.

Ton Pierrot aperçut Jeannette qui venait de terminer son maigre repas.

–  Belle ti fi, dit-il avec admiration en retirant son chapeau de paille qu’il posa sur le cœur.

– Cette poulette n’est pas à toi, lui dit Carmène en lui servant sa ration de cassave et de café. La prochaine fois, attends que je te l’apporte, ajouta-t-elle.

– Je t’attendrai, cocotte.

De sa démarche désordonnée et pénible, le vieillard sortit. Carmène s’esclaffa.

– A force de garder les poules, il se prend encore pour un coq.

Marie-Louise prit un des pâtés qu’elle allait servir à ses maîtres et le tendit à Jeannette. La gloutonne s’empressa de le faire disparaître.

– Tu vas vite te sentir chez toi dans cette maison, lui dit Marie-Louise en lui caressant la tête. Fais tout ce que te demande la madame sans espérer qu’elle sera satisfaite. Elle ne le sera jamais. Monsieur Baudelaire est différent. C’est un bon maître.

Carmène n’était plus là. Sa sortie amenait un peu de sérénité dans la pièce. Marie-Louise en profita pour s’asseoir à côté de sa nouvelle compagne.

– Tu sais, il m’a promis la liberté.

Marie-Louise rêveuse, ferma les yeux. Un sourire se dessina sur son maigre et usé visage.

– Libre, libre, libre, répéta-t-elle les yeux fermés.

Elle le répétait comme le nom d’un fruit qu’elle n’a jamais goutté, le nom d’une terre qu’elle n’a jamais foulée, le nom d’un paradis dont elle doutait l’existence.

Un tapage provenant du salon l’extirpa de sa rêverie. Des pas lourds se dirigeaient vers la cuisine. La porte s’ouvrit violemment sous l’effet d’un vigoureux coup de bras.

– Monsieur Baudelaire est tombé de cheval ! s’égosillait Carmène de sa voix la plus aiguë. Monsieur Baudelaire est tombé de cheval !

On aurait dit qu’elle voulait que le monde l’entende.

Avec la même furie, elle sortit. Sa folie ne tarda pas à contaminer Marie-Louise qui se leva précipitamment et fit signe à Jeannette de la suivre.

Dans le salon un Blanc et quatre Noirs entouraient le grand canapé. Ces derniers avaient les torses nus, des pantalons déchirés qui pour une fois n’étaient pas immaculés de leur sang mais de celui de leur maître. Leur dos gardait les empreintes de quelques récents ou lointains coups de fouet. Leurs regards hébétés hésitaient entre le blessé allongé sur le canapé et les splendeurs de ce salon où ils pénétraient pour la première et peut-être la dernière fois.

Un chiffon tenu fermement par le commandeur blanc sur la tête de son patron retenait le flot de sang. La large blessure au flanc recevait les soins d’un esclave accroupi qui utilisait la chemise en soie du propriétaire accidenté pour affronter le saignement.

La gravité du moment autorisa un des esclaves à faire valoir son point de vue. Il reçu le désaccord de son commandeur. Tous se mirent à parler. En définitive, ce fut une véritable cohue indifférente aux gémissements du malheureux maître.

Lorsque Jeannette et Marie-Louise arrivèrent, Jacqueline suivie de Carmène descendait l’escalier. Tout le monde se tut à l’arrivée de la femme épouvantée devant le corps ensanglanté. Cependant, le silence des antagonistes et l’épouvante de l’épouse étaient éphémères. La dame en véritable centurion ordonna qu’on monte avec le blessé dans sa chambre. Le commandeur faisant écho à cet ordre regagnait ainsi le contrôle sur ses troupes. Un léger remue-ménage retarda l’exécution.

– Prends-le par les deux cuisses.

– Une seule c’est mieux ! Toi, prends l’autre !

– On va le porter comme tout à l’heure.

– Passe son bras autour de ton cou.

– Tu lui fais mal, attention !

– Ne lâche pas !

Six bras soulevèrent délicatement monsieur Baudelaire tandis que quatre autres s’occupèrent des blessures.

Jeannette étirait ça et là la tête à la recherche du visage de son maître. Elle était curieuse de voir à quoi ressemblait un Blanc qui est bon. Malheureusement, sa quête resta infructueuse, tantôt à cause des larges épaules et biceps qui soutenaient le corps meurtri, tantôt à cause du chiffon rougi.

Bientôt, elle ne vit que des dos qui montaient, qui s’éloignaient, qui disparaissaient. Elle était maintenant seule. Elle n’osa monter.

Effrayée par le sang qui tachetait le plancher et le canapé, elle sortit du salon en longeant le couloir. Elle voulait se rendre à la cuisine, mais elle préféra continuer tout droit pour atteindre une porte entrouverte qu’elle poussa. Cette porte donnait sur la cour.

Le soleil était déjà haut, régnant en maître dans un ciel sans nuage. Une impressionnante montagne offrait généreusement à l’œil admirateur et perçant son abondante verdure. Jeannette aurait tressailli si elle savait que toutes sortes de superstitions circulaient à propos de cette forêt qu’on appelait à juste titre le Bois-Caïman. Dans la cour, trois chiens profitaient de l’ombre d’un manguier pour se reposer. A quelques mètres d’eux, une poule labourait énergiquement le sol à la recherche d’un éventuel ver de terre pour satisfaire l’appétit de ses cinq gourmands poussins. Un sceau en bois jeté par négligence sur l’herbe, près du potager, balançait tantôt à gauche tantôt à droite selon les caprices d’un vent incertain, apportant ainsi sa contribution de vie à ce tableau où chaque élément semblait respirer à son propre rythme.

Jeannette eut un sourire. Puis un rire convulsif. Elle cacha son visage avec ses mains pour extraire cette explosion de joie d’un regard indiscret. Elle venait de se souvenir qu’elle s’appelait à nouveau Makandal. Les dieux de son grand-père, les dieux des anciens de son village, les dieux d’Afrique ne l’ont pas oubliée. Peut-être cette terre flotte en ce moment sur la mer pour atteindre les côtes de l’Afrique. Elle va bientôt retrouver Coffi.

Rinçant soigneusement ses mains ensanglantées dans la cuve près du lit, Jean Labrunie considérait d’un regard presque contemplatif le corps bandé de monsieur Baudelaire. C’était le regard de l’artiste face à son œuvre, du philosophe face à son hypothèse. Les épais sourcils froncés, le médecin jaugeait l’efficacité et la justesse de chaque tour de bandelette, prêt à tout défaire ou à en rajouter. Il voyait à peine le visage souffrant du blessé. Ce n’était pourtant pas de l’insensibilité. Il connaît bien les Baudelaire. Cependant, pour lui, tout malade était un sujet qu’il ne pouvait appréhender qu’avec des mains et des yeux d’homme de sciences.  Derrière chaque souffrance se cachait en réalité une énigme qu’il avait le devoir de résoudre. Il vivait la mort de ses patients comme un échec personnel, et cela, pour plusieurs raisons. Des raisons d’ordre philosophique par exemple. Mais aussi, et surtout, il ne voulait pas apporter de l’eau au moulin de ceux qui criaient haut et fort qu’il n’était qu’un charlatan qui profitait du malheur de ses semblables pour éprouver des potions aussi douteuses que ses prétendus diplômes obtenus dans des grandes facultés d’Europe.

– Va-t-il être bientôt sur pied ? demanda Jacqueline assise de l’autre côté du lit.

– Tout dépend de ce que vous entendez par « bientôt », madame, répondit le médecin en polissant de ses doigts humides sa moustache. Cette chute a sérieusement saccagé votre mari. Mais il sera sur pied. Cela, je vous le garantis.

La réponse n’eut pas raison de l’inquiétude grandissante de la dame.

– Mon mari et moi devons partir pour la France la semaine prochaine, fit-elle observer voulant désespérément forcer un diagnostic favorable.

– J’ai bien peur que vous soyez obligés d’ajourner ce voyage. Mes médicaments vont assez rapidement refermer les blessures à la tête et au ventre. Cependant, je crains que votre mari ait la dixième côte fracturée, et son genou droit n’a pas été épargné.

Madame Baudelaire n’était pas femme à lâcher prise. Elle n’était pas disposée à être absente le jour du mariage de sa nièce et filleule avec un richissime armateur nantais. C’était l’ « évènement » dans l’histoire du modeste clan des Fontages.

– Il partira ainsi. Je connais d’excellents médecins à Nantes.

Les yeux du médecin ne se sont écarquillés que légèrement sous l’effet de ce coup de massue sur sa fierté. Le premier instant de choc passé, et se rendant compte qu’il n’était pas en colère contre madame Baudelaire, il s’attribua un stoïcisme des plus louables et s’appuya sur cette constatation pour soigner son amour-propre blessé. A vrai dire, il imaginait mal la méchanceté délibérée. Néanmoins, sa susceptibilité voyait l’évocation des qualités d’autres médecins comme une critique portée à son encontre.

– Il faut à Georges un repos absolu, prononça inébranlablement Labrunie avec l’assurance d’un homme qui savait que son statut d’unique médecin à des kilomètres à la ronde rendait sa sentence sans appel.

Il se leva et ajouta :

– Les secousses d’un navire seraient très mal venues pour sa santé et même pour sa vie. Il ne devrait en aucun cas laisser ce lit pour les trente prochains jours.

Après d’énormes efforts, la main de Georges Baudelaire guidée par un bras contusionné atteignit celle de sa femme posée sur le lit. L’épouse lui répondit par un sourire à mi-chemin entre la tendresse et le désespoir.

 – Tu peux partir seule. Ce n’est pas la peine de rater le mariage à cause des maladresses d’un mauvais cavalier.

Même diminué, monsieur Baudelaire lisait parfaitement les pensées de sa femme.

– Je ne peux pas te laisser dans cet état, mon chéri, protesta Jacqueline qui tenait malgré tout à sa réputation de bonne épouse.

Georges grimaça piteusement après une tentative pour pencher du côté où était sa femme.

– Il y a bien Carmène, Marie-Louise, et le docteur habite à quelques pas d’ici.

Debout près de la fenêtre, ce dernier, un peu distrait, produisit un grognement approbateur.

Madame Baudelaire, quant à elle, se laissait déjà séduire par les fastes du mariage, tout en se préparant à minimiser l’accident de son mari auprès de ses amies, pour ne pas voir son statut de bonne épouse flagellé sur la place publique par les commérages.

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Pour plus d’information : 

http://www.sentiersrouges.com/ch1.aspx

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